NATALIA








Ilya Kaminsky































Comme j’ouvre Tristia, le soir étend ses filets

et une femme que j’aime accourt d’un stationnement.

« Tu vas t’enfuir », dit-elle, « je le vois déjà :

la gare, le plancher glissant, un siège. »


Je lui dis de me laisser seul, dans mon enfance

là où les hommes portent des drapeaux dans la rue.

Et ils lui disent : va-t-en,

comme s’ils en avaient le pouvoir, mais ils ne l’ont pas.


Elle charge, passionnément, lève la main

et l’insère dans ma chevelure. Je cache une cicatrice au côté droit, 

elle la parcourt de sa langue

et s’endort, mon mamelon dans la bouche.


Mais Natalia, à mes côtés, tourne les pages,

ce qui est arrivé et ce qui ne l’est pas

doivent à tour de rôle parler et chanter.

Natalia, ma chroniqueuse, je t’offre deux tasses d’air

tu y trempes le petit doigt, à plus soif lèche-le.





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Ainsi commence ce poème : « Fin janvier, l’obscurité est écrite sur les arbres, à la main. » Alors que je parle d’elle, assise devant le miroir, elle se peigne. De ses cheveux, gicle l’eau, tombent les feuilles. Je la déshabille, ma langue parcourt sa peau. « Patates! » me dit-elle, « je sens les patates! » et de mes doigts je touche ses lèvres.

















Le soir où je l’ai rencontrée, le rabbin a chanté et poussé un soupir,

les lèvres de dieu sur son front, la Torah dans ses bras.

J’ai défait ses bas, inquiet


que je ne m’inquiétais plus.

Elle a dormi dans mon lit et moi dans une chaise,

elle a dormi dans une chaise et moi dans la cuisine,


elle a laissé ses pantoufles dans ma douche, dans ma Torah,

ses pantoufles dans chaque phrase que je prononçais.

J’ai dit : ceux que j’aime – meurent, vieillissent, naissent.


Mais j’aime l’entêtement de ses draps!

Je les mords, goûter les draps de lit – 

le doux mécanisme des oreillers et des couvertures.


Femme sérieuse, elle dansait 

sans chemise, se couvrant de son mieux.

Nous avons couché ensemble à Yom Kippour, choisis par le mauvais Dieu,


le peuple d’un livre, brisé par un livre.





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J’arrête ceci. J’arrêterai de citer des poèmes dans ma tête. Elle aimait cela. Elle brandissait des banderoles contestant les banderoles. Chaque soir, elle me nourrissait de bière et de poivrons farcis. Sur magnéto – elle parlait, parlait, parlait. Une touche la stoppait. Mais ses paroles ont monté à mes épaules, à mon front. 












« Natalia, sœur des prudentes, 

laisse-moi t’embrasser à l’intérieur du coude »

- il parla de gratitude et à chaque parole


ses doigts tremblaient.

Elle défit deux boutons à son pantalon – 

pour apprendre deux langues :


une pour les chevilles et une pour se souvenir.

Ou bien, elle pensait peut-être qu’un homme

vêtu dans la maison porte malheur.


Elle noircit au crayon khôl

sa moustache: ce geste l’incita

à le toucher, elle ne le fit pas.


Elle ouvrit son peignoir et

le referma, une autre fois l’ouvrit et le referma,

elle chuchota : viens, nerveux 


il la suivit sur la pointe des pieds.







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Tu as dit : « Je n’ai pas besoin de synagogue, je peux prier dedans mon corps. » Tu dormais sans couvertures. Je ne pouvais distinguer entre départ et arrivée. Tu parlas à l’intérieur de mes mots par deux fois détournés – tu criais en ouvrant les portes et ouvra en silence chaque porte.

Quelqu’un d’autre est sur cette page qui écrit. Je tente de remuer les doigts plus vite qu’elle.














Nous sommes tombés en amour et huit années ont passé.

Huit années. Je dissèque ce chiffre avec précaution :

nous avons vécu dans cinq villes avec trois chats,


apprenant comment imperceptiblement vieillit un homme.

Huit années! Huit! – je rafraîchis de la vodka citronnée, et sur le plancher,

parmi l’écorce des citrons, nous nous sommes embrassés.


Et chaque soir, levant les yeux, on se voyait : 

un homme et une femme, chuchotant Seigneur,

un mot que l’âme détruit pour l’éclairer.


C’est pure magie de vivre! il a plu sur le marché, 

et c’est avec mes doigts qu’elle a tapoté ses iambes

sur le fond de notre plus grande marmite, 


et nous avons chanté, Doux dollars,

pourquoi n’êtes-vous pas dans nos poches?









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(Et soudain) la joie des jours m’envahit. Elle ne dansait que sous les abricotiers d’un parc public, femme étonnante, portant lunettes, dont l’ambition ne dépassait pas les abricotiers. J’ai écrit : « Tiens-bon mon cœur, je veux jouer le fou qui chaque jour frotte sa pièce de monnaie poussiéreuse. » Elle riait en lisant ceci, j’ai lu par-dessus son épaule. J’ai réglé mon horloge de soir au rythme de sa voix.








Envoi


« Tu mourras sur un bateau entre Yalta et Odessa »

une diseuse de bonne aventure, 1992


 Qu’est-ce qui me relie à cette terre? Au Massachusetts,

les oiseaux envahissent mes vers – 

la mer se répète, répète, répète.


Je bénis le bateau naviguant de Yalta à Odessa

et  chaque passager, ses os, ses organes génitaux,

béni soit le ciel en mon corps,

le ciel, ma médecine; le ciel, mon pays.


Je bénis le continent de mouettes, l’argument de leur discipline. 

Le vent, mon maître

insiste sur la joie des peupliers, des hirondelles, -


bénis soient le front d’une femme, ses lèvres

et leur sel, bénie soit la rondeur 

de son épaule. Son visage, une lanterne

par laquelle je vis ma vie.


Tu peux nous trouver, Seigneur, elle est une femme qui danse les yeux fermés

et je suis un homme me disputant avec cette femme

parmi les chiffonniers et les tables et les chaises.


Seigneur, donne-nous ce que tu as déjà donné.



                                 -- Translated by Guy Jean